Les Rêveurs – Isabelle Carré

♥ COUP DE CŒUR ♥

« Notre univers avait la texture d’un rêve, oui, une enfance rêvée plutôt qu’une enfance de rêve ».

 Il s’agit du premier livre d’Isabelle Carré, écrit à l’âge de 46 ans. Ce sont d’abord des mots jetés en vrac sur des carnets. Des souvenirs éparpillés sur des pages blanches. Des clichés de vie éternels mais endormis.

L’autrice a voulu les réveiller. Leur faire prendre corps. Les faire danser avec son imagination.

C’est tout d’abord un roman d’apprentissage aux accents autobiographiques, l’imaginaire prenant le relais de la mémoire quand celle-ci lui faisait faux bond.

C’est avant tout l’histoire d’une époque. Celle de post 68. Une époque où tous les rêves étaient possibles sans toutefois que les chemins pour y accéder soient déjà facilement praticables.

C’est l’histoire d’une mère qui se retrouve mère-fille et d’un père de famille homosexuel.

C’est l’histoire de la pression de la société de l’époque, une époque où élever un enfant seule est inenvisageable, où l’homosexualité est perçue comme un fléau social, une maladie mentale. Où être enfant d’homosexuel est encore vu comme un grand malheur. Une époque où la liberté est une conquête.

« Ou voulait-il plutôt vivre toutes les vies, ne renoncer à rien ? Fonder une famille, avoir des enfants, être homo, bi, vivre avec une femme, vivre avec des hommes, ne plus se cacher, peut-être était-ce ce qu’il visait, sa liberté, sa liberté toute entière… »

C’est le regard d’une enfant, d’une adolescente, qui tente de percer le mystère des adultes, leurs silences. Qui va s’apercevoir que les gens les plus proches sont souvent ceux que l’on connaît le moins.

« Evidemment, il est impossible de résister au désir de regarder dessous, sous les draps, le verni, la fine couche de poussière, pour chercher ce qu’on y a enfoui, le déterrer, et trouver ce qui s’y cache, impossible de résister à l’envie de dégager tout l’espace, d’éclairer ces ombres pour qu’elles me parlent, qu’elles cessent d’être ces gens étranges, inquiets et confus, que je ne reconnais plus ».

Ce livre ne suit aucun ordre chronologique, les narrateurs se mélangent, le style reflète le formidable capharnaüm de cette famille hors du commun. Mélangez tous ces ingrédients et vous obtiendrez une poésie folle.

Cette plume poétique décrit dans la dentelle les drames qui se succèdent, l’internement en hôpital psychiatrique, la folie d’une mère, un père entre illusions et désillusions.

Isabelle Carré raconte très bien cette enfance et cette adolescence passées à la recherche de cadre. Car quand on est enfant, on est follement conservateur, ne réalisant pas encore que ce que l’on croit être des valises trop lourdes à porter deviendront plus tard des richesses indéniables.

« Ma mémoire est précise, affûtée, comme si depuis toujours je retenais chaque information, chaque évènement, essayais de préserver toutes les sensations, sachant déjà que le moindre détail serait précieux, dès le départ j’avais deviné qu’il n’y aurait rien de banal, qu’avec eux tout serait chargé de rebondissements, de chocs, d’effroi, et quelquefois de chance… »

Peut-être faut-il oser rêver grand pour que certains rêves se réalisent. Elle raconte ainsi son besoin de se réaliser dans la danse classique et l’échec cuisant qui en résulte, mais qui l’amènera à se chercher encore, pour se trouver enfin dans le théâtre.

« Je fais du cinéma pour qu’on me rencontre ou plutôt pour rencontrer des gens ». […] Je n’ai jamais trouvé simple de faire connaissance, ailleurs que sur un plateau. Mais on se quitte une fois le tournage ou la pièce terminé, et on ne se revoit jamais comme on se l’était promis…Alors je m’offre une seconde chance, j’écris pour qu’on me rencontre ».

Dans ce livre, Isabelle Carré, toujours définie comme « discrète et lumineuse » par les journalistes, dévoile un pan de son histoire qui, sans être un témoignage, corne volontairement son image sociale afin de nous faire entrevoir une partie de sa véritable image. On rencontre les fêlures derrière le sourire encore juvénile. D’ailleurs, le livre a bien failli s’intitulé « La partie immergée de l’iceberg »…

« Je suis une actrice connue, que personne ne connaît ».

« Je continuerai comme ça, comme nous le faisons tous, parce que le reste n’est pas dicible. La partie émergée donne seulement l’idée de l’énormité silencieuse qu’on ne verra jamais ».

Je ne m’attendais à rien en commençant ce livre. Je l’ai refermé bouleversée. C’est une merveilleuse découverte.

Ce livre est juste une pépite.

 

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